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Chantier n°4

Santé

Prévenir plus, décharger l'hôpital, refonder le pacte hospitalier

+ 200 000morts évitables chaque année (75 000 par tabac, 41 000 par alcool, 40 000 par pollution, 38 000 par sédentarité)
−2,9 Md€de pertes nettes des hôpitaux publics en 2024, niveau jamais vu depuis 2005
1 sur 2infirmière hospitalière qui quitte l'hôpital ou change de métier après 10 ans de carrière

La France est au 3e rang mondial pour les dépenses de santé. Et parmi les derniers pour la prévention : 2,3 % du budget santé contre 4,8 % en Allemagne et 6,2 % en Finlande.

La pollution tue 40 000 personnes, le tabac 75 000, l'alcool 41 000, la sédentarité 38 000. Près de 200 000 morts évitables chaque année (en ajoutant les suicides, les accidents de la route et du travail, le total atteint 207 000). On soigne les conséquences au lieu d'agir sur les causes.

Et pendant ce temps, l'hôpital public bascule : −2,9 milliards d'euros de pertes en 2024, une dette de 30 milliards héritée des plans Hôpital 2007 et 2012, près d'une infirmière hospitalière sur deux qui quitte l'hôpital après dix ans, 21 % des lits de l'AP-HP fermés dont 70 % faute de personnel. Ce n'est plus une crise, c'est une lente démolition.

Trois fronts à mener en parallèle : prévenir massivement, décharger l'hôpital sur ce qu'il peut faire ailleurs, et refonder le pacte hospitalier.

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Prévenir plutôt que guérir

Plus de 200 000 morts évitables par an, les chiffres que personne ne cite

CauseMorts/anSource
Tabagisme (1re cause de mortalité évitable)75 000Santé publique France
Alcool (2e cause)41 000Santé publique France
Pollution de l'air40 000OMS / Santé publique France
Sédentarité / inactivité physique38 000OMS / Santé publique France
Suicides8 848Inserm (centre des causes de décès)
Accidents de la route3 260Observatoire de la sécurité routière
Accidents du travail764Assurance Maladie
TOTAL~ 207 000Plus du tiers de la mortalité française

Tabac, alcool, dépistages : ce qui reste à faire

Sur le tabac, beaucoup a déjà été fait : paquet neutre depuis 2017, puffs interdites depuis février 2025, espaces sans tabac étendus en juin 2025, prix du paquet à 13 € au 1er janvier 2027. Mais il reste plusieurs angles morts.

Sur l'alcool, l'anomalie française est documentée depuis longtemps par la Cour des comptes (rapport thématique 2016) : le vin représente 60 % de la consommation d'alcool en France, mais moins de 4 % des taxes prélevées sur les boissons alcoolisées. Pour 10 grammes d'alcool pur, le vin est taxé 0,37 centime, la bière 9 centimes, les spiritueux 22,9 centimes. Un rapport de 1 à 62. Cette exception fiscale n'a aucune justification sanitaire, uniquement politique.

L'espace public comme levier de santé

1 h 40 de vélo par semaine réduit le risque de décès de 10 %. Le vélo évite 2 000 décès et 6 000 maladies chroniques par an en France, et représente 200 millions d'euros d'économies annuelles pour l'Assurance Maladie (Institut Pasteur / Assurance Maladie 2024).

L'espace public, c'est de la santé publique. Chaque euro investi dans les mobilités actives est un euro économisé en dépenses de soins.

Prévention dentaire, le modèle suisse

En 1960, 1 % des enfants suisses de 12 ans n'avaient aucune carie. En 2000 : 60 %. Sans que les soins dentaires soient remboursés par l'assurance de base. La différence tient à la prévention massive et au métier d'hygiéniste dentaire : une formation de 3 ans pour assurer les détartrages, les bilans, le dépistage et l'éducation bucco-dentaire.

En France, ce métier n'existe pas légalement. Tout repose sur le chirurgien-dentiste (bac+6), y compris les actes de routine. L'article qui devait créer ce métier a été retiré de la loi de financement de la Sécurité sociale 2026 sous pression de l'Ordre des chirurgiens-dentistes.

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Décharger l'hôpital, ressourcer le terrain

L'hôpital public ne peut pas tout faire. Plutôt que de continuer à le saturer, il faut déplacer les actes simples et fréquents vers des structures de proximité dont les locaux et les compétences existent déjà, et réserver l'hôpital aux actes lourds : greffes, réanimation, urgences vitales, chirurgie complexe, cancérologie. Trois leviers complémentaires, chacun déchargeant l'hôpital sur un segment différent.

1. Maisons de naissance et compétences étendues des sages-femmes

La France a divisé par plus de trois son nombre de maternités en cinquante ans : 1 369 en 1975, 439 en 2023 (ministère de la Santé, DREES). Et pourtant, la performance périnatale s'est dégradée : la France est 22e sur 34 pays européens pour la mortalité néonatale, avec une trajectoire défavorable depuis 2012. La Cour des comptes a chiffré, dans son rapport sur la périnatalité de mai 2024, que 2 079 enfants sont morts en plus en France entre 2015 et 2017 par rapport au taux des meilleurs pays européens.

Et pendant ce temps, 105 000 femmes en âge de procréer sont à plus de 45 minutes en voiture d'une maternité, soit +40 % par rapport à 2000 (ministère de la Santé, DREES 2021), essentiellement à cause des fermetures.

Au Royaume-Uni, il existe 169 maisons de naissance, en Allemagne environ 100, aux États-Unis plus de 150. En France, il y en a 8. L'expérimentation 2016-2019 a démontré la sécurité (Inserm) et un coût inférieur de 45 % pour les accouchements physiologiques chez les primipares sans complication.

2. Centres de santé salariés portés par l'État dans les zones blanches

Le modèle dominant aujourd'hui est la maison de santé pluriprofessionnelle : médecins libéraux regroupés, immobilier porté par les communes, coordination financée par l'Assurance Maladie. Ce modèle a une limite structurelle : il dépend de la capacité financière des communes et de la disponibilité de médecins libéraux prêts à s'installer. Or les communes les plus pauvres et les zones où il n'y a plus de libéraux sont précisément celles qui ont le plus besoin d'un service public de santé.

L'alternative existe et a fait ses preuves. En Saône-et-Loire, le département a créé en 2018 un centre départemental de santé qui emploie aujourd'hui 70 médecins salariés sur 6 antennes. Au Portugal, les 570 Unidades de Saúde Familiar (centres de santé publics portugais) sont présentes dans 154 communes, avec des médecins fonctionnaires du Service National de Santé. En Espagne, les Centros de Salud assurent un maillage public national.

3. Le pharmacien prescripteur

Les pharmaciens peuvent déjà vacciner, prescrire des antibiotiques pour l'angine et la cystite après test rapide de dépistage, et dépister certains cancers. Au Royaume-Uni, le programme Pharmacy First (qui permet d'aller directement chez le pharmacien au lieu du médecin) permet au pharmacien de traiter directement plusieurs pathologies courantes sans passer par le médecin. Chaque cas traité en pharmacie libère un créneau chez le médecin pour un patient qui en a vraiment besoin.

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Refonder le pacte hospitalier

L'hôpital public en crise inédite

ChiffreDétailSource
−2,9 Md€Pertes nettes des hôpitaux publics en 2024 (2,5 % des recettes), niveau jamais vu depuis 2005Ministère de la Santé (DREES) n° 1344, juillet 2025
30 Md€Dette hospitalière cumulée, conséquence directe des plans Hôpital 2007 et Hôpital 2012 qui ont triplé l'endettementCour des comptes oct. 2023
21 %Des lits de l'AP-HP fermés en 2022, dont près de 70 % faute de personnelCour des comptes 2024
1 sur 2Près d'une infirmière hospitalière sur deux quitte l'hôpital ou change de métier après 10 ans de carrièreMinistère de la Santé (DREES) n° 1277, juillet 2023
× 4,3Nombre de praticiens hospitaliers en disponibilité (partis ailleurs qu'à l'hôpital public) : 1 291 en 2012, 5 561 en 2022Cour des comptes 2024
559 à 662 M€Coût annuel des emplois temporaires médicaux pour combler la pénurie en 2021. 61 % des hôpitaux publics dépassent les plafonds réglementaires de rémunération des contractuelsCour des comptes 2024
+50 000 €/anÉcart annuel entre un médecin titulaire de l'hôpital public et un médecin remplaçant dans le même hôpital, moteur direct des démissions en chaîneCour des comptes 2024
30e sur 32Rang de la France dans l'OCDE : les infirmières françaises gagnent 95 % du salaire moyen national (vs 113 % en Allemagne)OCDE, panorama de la santé 2023

Reprendre la dette hospitalière : qui décide paie

Les 30 milliards d'euros de dette hospitalière ne sont pas le résultat d'une mauvaise gestion. Ils viennent d'un choix politique : les plans Hôpital 2007 (Mattei, lancé en 2003) puis Hôpital 2012 (Bertrand, lancé en 2007) ont relancé l'investissement hospitalier après une décennie de sous-investissement. Mais ils l'ont fait par endettement massif des hôpitaux, pas par dotation directe de l'État. Résultat : entre 2002 et 2012, la dette à moyen et long terme des hôpitaux a triplé. Et 1,5 milliard sur ces 30 milliards sont des emprunts à risque (dits "toxiques") vendus par DEXIA.

Qui a décidé ? L'État. Qui paie aujourd'hui ? Les hôpitaux, sur leur résultat d'exploitation déjà négatif. C'est une externalisation de dette publique sur des opérateurs publics. Reprendre cette dette par l'État, c'est juste rétablir la cohérence, et libérer 1,5 à 2 milliards d'euros par an de frais financiers que les hôpitaux pourront réinvestir dans le soin.

L'hôpital public a perdu 2,9 milliards d'euros en 2024. Niveau jamais atteint depuis 2005. Et on continue à faire comme si le problème allait se résoudre tout seul.

Combien ça coûte, comment on le finance

Coût net annuel récurrent estimé : ~4 à 5 milliards d'euros par an.

À mettre en regard des 2,9 milliards d'euros de pertes nettes des hôpitaux publics en 2024, qui ne sont pas un coût mais un dysfonctionnement structurel. L'arbitrage politique est clair : transformer un déficit subi en investissement choisi.

Financement complémentaire : recettes nouvelles de l'alignement de la fiscalité du vin sur la bière (estimation 1 à 2 Md€/an à terme), affectées au financement de la prévention santé. Économies sur les frais financiers libérés par la reprise de dette (1,5 à 2 Md€/an). Récupération sur les médecins remplaçants trop payés, mutualisée via les groupements hospitaliers de territoire (200 à 400 M€/an).