On a laissé partir la production. Les médicaments, les puces électroniques, les panneaux solaires, les composants de vélo : fabriqués ailleurs, importés ici. Pendant des années, ça semblait rationnel. La crise du Covid et la pénurie de semi-conducteurs ont montré ce que ça coûte vraiment quand la chaîne se rompt.
Le problème n'est pas de produire tout nous-mêmes. C'est de ne pas dépendre à 80 ou 90 % d'un seul pays pour les produits essentiels. Et de ne pas laisser mourir les filières qui existent, faute de protection le temps qu'elles trouvent leur équilibre.
France Stratégie, dans son rapport "Réindustrialisation de la France à horizon 2035" (juillet 2024), décrit quatre scénarios possibles : 8 %, 10 %, 12 % ou 15 % du PIB industriel. Le Baromètre industriel de l'État confirme une dynamique positive mais modérée : +89 ouvertures nettes de sites en 2024, +19 en 2025. Le ralentissement se confirme. Sans rupture politique, on reste au bas de la fourchette.
On ne refait pas la France industrielle en promettant la réindustrialisation totale. Le textile de masse, les semi-conducteurs avancés, les machines-outils standard : ces savoir-faire sont partis et ne reviendront pas. La promesse honnête, c'est de choisir 5 filières à sauver (nucléaire, aviation, défense, pharma, batteries) et 2 à construire (hydrogène, semi-conducteurs intermédiaires). Sur ces 7 filières, on engage l'État sur 15 ans, on garde le savoir avant qu'il parte à la retraite, et on protège le marché. Le reste, c'est du discours.
Semi-conducteurs et médicaments : réduire les dépendances critiques
La France dépend de la Chine pour 60 % de la production mondiale de terres rares et 90 % de leur raffinage, indispensables pour les batteries, les éoliennes et les équipements de défense. Environ 80 % des principes actifs de médicaments sont importés de Chine ou d'Inde. La pénurie de semi-conducteurs de 2020-2022, qui n'était qu'une perturbation partielle, a coûté plus de 100 milliards d'euros au seul secteur automobile européen.
L'Union européenne a lancé plusieurs réponses : le programme européen sur les semi-conducteurs (43 milliards d'euros mobilisés, objectif 20 % de la production mondiale d'ici 2030), l'usine TSMC à Dresde (10 milliards d'euros, production 2027), l'usine STMicroelectronics à Grenoble (5,7 milliards d'euros). La France dispose d'un écosystème de rang mondial à Grenoble avec le laboratoire de recherche du CEA (Commissariat à l'énergie atomique) et Soitec.
- Accélérer le programme européen sur les semi-conducteurs et protéger l'écosystème grenoblois contre les rachats étrangers
- Reconstituer des stocks stratégiques de terres rares et de principes actifs de médicaments essentiels, et diversifier les fournisseurs vers l'Australie, le Canada et l'Amérique latine
- Relocaliser en Europe la production des principes actifs de médicaments les plus critiques
Le solaire : on avait les pionniers, on a laissé mourir la filière
Photowatt, créée en 1979 à Bourgoin-Jallieu, était pionnière mondiale des cellules solaires. La Chine a subventionné massivement son industrie dans les années 2000, un dumping évalué à 88 % par la Commission européenne, qui a ouvert une enquête pour concurrence déloyale par les prix en 2013 et imposé des droits de douane punitifs (antidumping) de 47,6 %. En 2018, l'Union européenne a supprimé ces droits. Toute l'industrie européenne s'est effondrée : plus de trente faillites en quelques années. En janvier 2025, EDF a fermé définitivement Photowatt. 162 emplois, dernière usine de cellules solaires en France.
Résultat : on vote des objectifs solaires ambitieux (90 GW d'ici 2035) tout en achetant 100 % de nos panneaux en Chine. Chaque euro de subvention solaire finance l'industrie chinoise. C'est exactement le même schéma que les principes actifs de médicaments : on a laissé partir la production, et maintenant on dépend à 90 % d'un seul pays pour notre transition énergétique.
- Soutenir les projets de giga-usines solaires en France (Carbon et autres) qui cherchent à reconstruire une capacité de production nationale
- Rétablir des droits de douane punitifs (antidumping) européens sur les panneaux solaires chinois subventionnés : l'enquête de 2013 avait prouvé la concurrence déloyale par les prix à 88 %, la décision de 2018 de les supprimer était une erreur
- Imposer la préférence européenne dans les appels d'offres solaires publics par des critères d'empreinte carbone et de contenu local
- Ne pas répéter la même erreur sur les batteries, l'hydrogène et les éoliennes : protéger la filière avant qu'elle ne meure, pas après
Le vélo : on subventionne la demande, on finance la Chine
La France pousse le vélo dans sa politique de mobilité : plan vélo, bonus vélo à assistance électrique (VAE) jusqu'à 2 000 euros, pistes cyclables. Mais la grande majorité des composants (dérailleurs, freins, moteurs, batteries) sont fabriqués en Asie. Chaque bonus vélo finance l'industrie chinoise. Le Covid l'a démontré : la demande a explosé, l'argent était là, mais 6 à 15 mois d'attente pour un vélo neuf parce qu'une vis manquante dans un port chinois suffisait à bloquer toute la chaîne. Par ailleurs, le marché est inondé de vélos électriques à 500-800 euros, irréparables et jetables : pièces introuvables, systèmes propriétaires, batteries non remplaçables. Le consommateur achète, tombe en panne, ne peut pas réparer, et se dégoûte du vélo électrique.
- Conditionner le bonus vélo à l'origine : majoration de 30 % si le vélo est assemblé en France ou en Europe avec plus de 50 % de composants européens
- Imposer la préférence européenne dans les marchés publics de vélos (flottes d'entreprises, vélos en libre-service) : les mêmes règles que pour la défense
- Soutenir les fabricants de composants européens : c'est là que la valeur industrielle se crée, pas dans l'assemblage de pièces chinoises
L'énergie hydraulique : un bien commun, pas un produit
L'hydraulique produit 62,4 TWh en France à 15-20 euros par mégawattheure. C'est la source d'électricité la moins chère du pays. Mais c'est aussi bien plus que de l'électricité : les barrages régulent les crues, irriguent l'agriculture, gèrent la navigation. Un barrage en amont impacte tout ce qui est en aval. L'eau est un bien commun. On ne met pas un bien commun en concurrence.
Ces barrages ont été construits avec l'argent public dans l'après-guerre (Plan Marshall, budgets de l'État). Engie a racheté des parts après coup : 750 millions investis, 1,23 milliard de dividendes touchés en seize ans. On ne privatise pas des infrastructures que les contribuables ont financées.
Pourtant, les concessions sont bloquées depuis 15 ans par la Commission européenne, qui exige leur mise en concurrence à chaque renouvellement. Résultat : EDF n'investit plus. 500 millions d'euros de projets sont gelés, dont Montézic 2 (stockage par pompage, indispensable pour le solaire et l'éolien). La loi votée en février 2026 crée un régime d'autorisation mais ouvre 40 % des capacités aux concurrents d'EDF. C'est une privatisation partielle d'une infrastructure stratégique.
- Adopter le régime de quasi-régie pour l'ensemble du parc hydraulique : l'État confie l'exploitation à une entité qu'il contrôle comme ses propres services, sans mise en concurrence. C'est prévu par le droit européen (la directive européenne sur les concessions de 2014). EDF est détenue à 100 % par l'État depuis 2023 et exploite 81 % du parc : les conditions sont réunies
- Pour les 19 % restants (la Compagnie nationale du Rhône (CNR) et la Société hydroélectrique du Midi (SHEM), détenues en partie par Engie) : racheter la part privée pour réunir les conditions de la quasi-régie sur 100 % du parc. L'État détient déjà la majorité de la CNR (50,03 % via Caisse des dépôts et collectivités). On ne concède pas la sécurité d'approvisionnement à des intérêts privés
- Débloquer immédiatement les 500 millions d'euros d'investissements gelés, notamment le projet Montézic 2 de stockage par pompage
Souveraineté militaire
Les règlements américains sur le contrôle des exportations d'armement (ITAR) soumettent tout équipement militaire contenant des composants américains au contrôle des États-Unis. Concrètement : la France ne peut pas exporter librement ses propres armements s'ils intègrent des pièces américaines. L'Union européenne a répondu en 2025 avec le règlement SAFE (fonds européen pour l'industrie de défense) et le programme EDIP (programme européen d'investissement dans la défense), qui imposent une préférence européenne dans les achats de défense (maximum 35 % de composants de pays tiers). C'est le bon modèle, et le même principe doit s'appliquer au numérique et à l'alimentation. L'alliance atlantique, oui. La vassalité, non.
On ne peut pas dépendre de la Chine pour nos médicaments et nos panneaux solaires, de Taïwan pour nos puces, et des États-Unis pour nos données et nos armements. La souveraineté, c'est ne dépendre de personne pour l'essentiel.
Stratégie industrielle d'ensemble : choisir, engager, protéger
Choisir 7 filières, ne pas tout promettre
Les filières spécifiques traitées dans les axes 1 à 4 (semi-conducteurs, médicaments, solaire, vélo, hydraulique, défense) appellent une stratégie politique d'ensemble. Le savoir industriel ne se reconstruit pas par décret : une fois les techniciens partis et les sous-traitants disparus, il faut deux générations pour reconstruire. La promesse honnête, c'est de concentrer les moyens sur 5 filières où la France a encore le savoir (nucléaire, aviation, défense, pharma, batteries) et 2 filières où on peut acquérir le savoir auprès de partenaires européens (hydrogène, semi-conducteurs intermédiaires). Tout reconquérir en même temps, c'est s'assurer de tout rater.
| Filière | Statut français | Action prioritaire | Échéance |
|---|---|---|---|
| Nucléaire | Savoir vieillissant, urgence transmission | Transmission inter-générationnelle massive | 5 ans |
| Aviation (Airbus, Safran, Dassault, Thales) | Encore au sommet mondial | Protéger, ne pas perdre les seniors | 10 ans |
| Défense (KNDS, Naval Group, MBDA) | Tier 1 mondial | SAFE + EDIP, sortir d'ITAR | 10 ans |
| Pharmacie (principes actifs) | Savoir préservé, production délocalisée | Relocalisation industrielle | 5-10 ans |
| Batteries (Verkor, ACC, Envision) | Reconstruction en cours | Sécuriser financement et débouchés | 5 ans |
| Hydrogène vert | Filière à acquérir auprès de partenaires | Plan d'investissement État | 10 ans |
| Semi-conducteurs intermédiaires (40-90 nm) | Possible avec STMicro et Chips Act | Renforcement écosystème grenoblois | 10 ans |
Pourquoi le solaire (axe 1) et le vélo (axe 2) ne figurent pas dans les 7 filières prioritaires ? Parce qu'ils appellent un autre levier. Pour le solaire, la bataille industrielle est largement perdue (la Chine produit 90 % des panneaux mondiaux) : le levier est la défense commerciale (droits antidumping, préférence européenne dans les marchés publics), pas la reconstruction massive d'une filière. Pour le vélo, le levier est la commande publique conditionnée à l'origine. Choisir 7 filières, ce n'est pas oublier les autres : c'est concentrer la reconstruction industrielle là où elle est encore possible.
Filières perdues : ne pas mentir aux Français
Soyons clairs : certains savoir-faire sont partis et ne reviendront pas, même avec la meilleure volonté du monde. Le textile de masse a quasiment disparu (sauf le luxe). L'électronique grand public (Bull, Thomson) est terminée. Les machines-outils standard sont perdues au profit de l'Allemagne et du Japon. Les semi-conducteurs avancés (en dessous de 14 nm) sont dominés par Taïwan pour 30 ans. Les puces mémoire sont gagnées par la Corée et la Chine. Promettre de tout reconquérir, c'est mentir aux ouvriers. Choisir 7 filières, c'est gouverner.
Pilier 1 : Choisir et engager (politique)
- Loi de programmation industrielle sur 15 ans, non révisable à la baisse, sur le modèle de la loi de programmation militaire et de ce que nous proposons pour la justice et l'enseignement supérieur. Elle inscrit dans la loi les 7 filières prioritaires, leur trajectoire d'investissement, leurs cibles d'emploi. Elle survit aux alternances. Sans cet engagement de durée, aucun industriel n'investit
- France 2040 : fonds de 50 Md€ sur 15 ans, fléché exclusivement sur les 7 filières. Gouvernance Banque publique d'investissement (Bpifrance) + Caisse des dépôts et consignations + comité d'experts industriels (anciens patrons et ingénieurs senior). Capital patient, retour à 15-20 ans. Financement par redéploiement progressif de France 2030, emprunt européen sur le modèle InvestEU, et part des économies récupérées sur l'apprentissage mal ciblé (cf. fiche Enseignement supérieur, axe 6)
Pilier 2 : Garder le savoir avant qu'il parte (humain)
C'est le sujet dont aucun rapport ne parle, et qui est pourtant le plus urgent. Quand un ingénieur ou un technicien senior part à la retraite sans avoir transmis son savoir tacite, ce savoir est perdu pour toujours. Aucun manuel ne le remplace. La fenêtre de transmission, c'est les 3 à 5 dernières années avant le départ.
- Pacte de transmission inter-générationnelle : pour chaque ingénieur ou technicien senior d'une filière stratégique, un binôme apprenti pendant les 3 à 5 dernières années avant la retraite, financé à 100 % par l'État. Cible : 30 000 binômes sur le mandat. Coût estimé : ~1,5 Md€/an. Effet : on garde le savoir tacite avant qu'il ne s'évapore
- Plan de retour des ingénieurs expatriés sur le modèle du programme allemand Alexander von Humboldt, adapté à l'industrie. Cible : 10 000 ingénieurs et techniciens senior français rapatriés sur 5 ans depuis la Suisse, l'Allemagne, l'Asie. Primes d'installation, postes garantis dans les 7 filières, salaires alignés sur les niveaux suisses et allemands. Coût : ~500 M€/an
Ces mesures s'inscrivent dans un horizon plus large. Le Shift Project (rapport L'emploi : moteur de la transformation, 2021) chiffre que 880 000 actifs sont à recruter et former d'ici 2030 dans les secteurs clés de la transformation économique (rénovation, ferroviaire, vélo, industrie lourde modernisée), dont 90 % de techniciens et ouvriers. Le solde net de cette transformation : +1,1 million d'emplois créés, 800 000 détruits, soit un gain net de 300 000 emplois. La bataille de la transmission et du retour des ingénieurs expatriés s'inscrit dans ce besoin de main-d'œuvre qualifiée massif.
Pilier 3 : Protéger le marché (économique)
- Préférence européenne dans la commande publique stratégique : pour les 7 filières, marchés publics au-dessus de 5 M€ réservés à 70 % minimum à des productions européennes avec traçabilité complète de la chaîne. Modèle Buy American Act, à l'échelle européenne. C'est sur cette bataille bruxelloise que se joue la crédibilité industrielle
- Bouclier énergétique long terme : tarif électricité nucléaire garanti à 15 ans pour les sites industriels des 7 filières, via contrats de long terme entre EDF et industriels supervisés par l'État (mécanisme post-ARENH, l'Accès régulé à l'électricité nucléaire historique). Sans énergie compétitive et stable sur 15 ans, aucune des 7 filières ne tient. C'est exactement le sens de l'axe 3 (hydraulique en quasi-régie) : la maîtrise publique de la principale source d'électricité bas-coût française est la condition de possibilité du dispositif industriel global
- Pénalité de délocalisation : toute entreprise bénéficiaire de France 2040 ou de marchés publics préférentiels qui délocalise dans les 15 ans rembourse intégralement les aides plus une pénalité de 200 %, gagée sur ses actifs français. Sans ce verrou, on subventionne des départs
Cette stratégie s'articule avec la fiche Enseignement supérieur (axe 6 : recentrage de l'apprentissage sur les vrais publics, économies de 5 à 7 Md€/an) et avec la fiche Fiscalité (axe 3 : recentrage du Crédit d'Impôt Recherche sur les PME, 2 à 3 Md€/an récupérés). Une partie de ces économies finance France 2040.
Bouclage budgétaire : où trouver l'argent
France 2040 = 50 milliards d'euros sur 15 ans, soit environ 3,3 milliards d'euros par an en moyenne. Les financements sont identifiés et combinables : redéploiement progressif de France 2030 (~3 milliards d'euros par an libérables), économies sur l'apprentissage mal ciblé (5 à 7 milliards d'euros par an récupérables, fléchage partiel), économies sur le Crédit d'Impôt Recherche recentré sur les petites et moyennes entreprises (2 à 3 milliards d'euros par an récupérables), et emprunt européen sur le modèle InvestEU pour le capital initial. Total : capacité de financement de 6 à 10 milliards d'euros par an, qui couvre largement les 3,3 milliards d'euros par an de France 2040 et les ~2 milliards d'euros par an de transmission inter-générationnelle et retour des expatriés. Le solde finance le bouclier énergétique (mécanisme financier via EDF, pas une dépense budgétaire directe).
On ne refait pas la France industrielle en cinq ans. On prend un engagement de quinze ans, sur sept filières, en gardant le savoir avant qu'il parte à la retraite. C'est moins vendeur qu'un slogan. C'est le seul plan honnête.