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Chantier n°14

Industrie et dépendances

On a confié l'essentiel à d'autres. Médicaments, puces, énergie, panneaux solaires.

~80 %des principes actifs de médicaments importés de Chine ou d'Inde
162 emploisperdus à la fermeture de Photowatt en janvier 2025, dernière usine de cellules solaires en France
100 % ÉtatEDF détenue entièrement par l'État depuis 2023, mais 500 millions d'investissements hydrauliques gelés

On a laissé partir la production. Les médicaments, les puces électroniques, les panneaux solaires, les composants de vélo : fabriqués ailleurs, importés ici. Pendant des années, ça semblait rationnel. La crise du Covid et la pénurie de semi-conducteurs ont montré ce que ça coûte vraiment quand la chaîne se rompt.

Le problème n'est pas de produire tout nous-mêmes. C'est de ne pas dépendre à 80 ou 90 % d'un seul pays pour les produits essentiels. Et de ne pas laisser mourir les filières qui existent, faute de protection le temps qu'elles trouvent leur équilibre.

France Stratégie, dans son rapport "Réindustrialisation de la France à horizon 2035" (juillet 2024), décrit quatre scénarios possibles : 8 %, 10 %, 12 % ou 15 % du PIB industriel. Le Baromètre industriel de l'État confirme une dynamique positive mais modérée : +89 ouvertures nettes de sites en 2024, +19 en 2025. Le ralentissement se confirme. Sans rupture politique, on reste au bas de la fourchette.

On ne refait pas la France industrielle en promettant la réindustrialisation totale. Le textile de masse, les semi-conducteurs avancés, les machines-outils standard : ces savoir-faire sont partis et ne reviendront pas. La promesse honnête, c'est de choisir 5 filières à sauver (nucléaire, aviation, défense, pharma, batteries) et 2 à construire (hydrogène, semi-conducteurs intermédiaires). Sur ces 7 filières, on engage l'État sur 15 ans, on garde le savoir avant qu'il parte à la retraite, et on protège le marché. Le reste, c'est du discours.

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Semi-conducteurs et médicaments : réduire les dépendances critiques

La France dépend de la Chine pour 60 % de la production mondiale de terres rares et 90 % de leur raffinage, indispensables pour les batteries, les éoliennes et les équipements de défense. Environ 80 % des principes actifs de médicaments sont importés de Chine ou d'Inde. La pénurie de semi-conducteurs de 2020-2022, qui n'était qu'une perturbation partielle, a coûté plus de 100 milliards d'euros au seul secteur automobile européen.

L'Union européenne a lancé plusieurs réponses : le programme européen sur les semi-conducteurs (43 milliards d'euros mobilisés, objectif 20 % de la production mondiale d'ici 2030), l'usine TSMC à Dresde (10 milliards d'euros, production 2027), l'usine STMicroelectronics à Grenoble (5,7 milliards d'euros). La France dispose d'un écosystème de rang mondial à Grenoble avec le laboratoire de recherche du CEA (Commissariat à l'énergie atomique) et Soitec.

Le solaire : on avait les pionniers, on a laissé mourir la filière

Photowatt, créée en 1979 à Bourgoin-Jallieu, était pionnière mondiale des cellules solaires. La Chine a subventionné massivement son industrie dans les années 2000, un dumping évalué à 88 % par la Commission européenne, qui a ouvert une enquête pour concurrence déloyale par les prix en 2013 et imposé des droits de douane punitifs (antidumping) de 47,6 %. En 2018, l'Union européenne a supprimé ces droits. Toute l'industrie européenne s'est effondrée : plus de trente faillites en quelques années. En janvier 2025, EDF a fermé définitivement Photowatt. 162 emplois, dernière usine de cellules solaires en France.

Résultat : on vote des objectifs solaires ambitieux (90 GW d'ici 2035) tout en achetant 100 % de nos panneaux en Chine. Chaque euro de subvention solaire finance l'industrie chinoise. C'est exactement le même schéma que les principes actifs de médicaments : on a laissé partir la production, et maintenant on dépend à 90 % d'un seul pays pour notre transition énergétique.

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Le vélo : on subventionne la demande, on finance la Chine

La France pousse le vélo dans sa politique de mobilité : plan vélo, bonus vélo à assistance électrique (VAE) jusqu'à 2 000 euros, pistes cyclables. Mais la grande majorité des composants (dérailleurs, freins, moteurs, batteries) sont fabriqués en Asie. Chaque bonus vélo finance l'industrie chinoise. Le Covid l'a démontré : la demande a explosé, l'argent était là, mais 6 à 15 mois d'attente pour un vélo neuf parce qu'une vis manquante dans un port chinois suffisait à bloquer toute la chaîne. Par ailleurs, le marché est inondé de vélos électriques à 500-800 euros, irréparables et jetables : pièces introuvables, systèmes propriétaires, batteries non remplaçables. Le consommateur achète, tombe en panne, ne peut pas réparer, et se dégoûte du vélo électrique.

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L'énergie hydraulique : un bien commun, pas un produit

L'hydraulique produit 62,4 TWh en France à 15-20 euros par mégawattheure. C'est la source d'électricité la moins chère du pays. Mais c'est aussi bien plus que de l'électricité : les barrages régulent les crues, irriguent l'agriculture, gèrent la navigation. Un barrage en amont impacte tout ce qui est en aval. L'eau est un bien commun. On ne met pas un bien commun en concurrence.

Ces barrages ont été construits avec l'argent public dans l'après-guerre (Plan Marshall, budgets de l'État). Engie a racheté des parts après coup : 750 millions investis, 1,23 milliard de dividendes touchés en seize ans. On ne privatise pas des infrastructures que les contribuables ont financées.

Pourtant, les concessions sont bloquées depuis 15 ans par la Commission européenne, qui exige leur mise en concurrence à chaque renouvellement. Résultat : EDF n'investit plus. 500 millions d'euros de projets sont gelés, dont Montézic 2 (stockage par pompage, indispensable pour le solaire et l'éolien). La loi votée en février 2026 crée un régime d'autorisation mais ouvre 40 % des capacités aux concurrents d'EDF. C'est une privatisation partielle d'une infrastructure stratégique.

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Souveraineté militaire

Les règlements américains sur le contrôle des exportations d'armement (ITAR) soumettent tout équipement militaire contenant des composants américains au contrôle des États-Unis. Concrètement : la France ne peut pas exporter librement ses propres armements s'ils intègrent des pièces américaines. L'Union européenne a répondu en 2025 avec le règlement SAFE (fonds européen pour l'industrie de défense) et le programme EDIP (programme européen d'investissement dans la défense), qui imposent une préférence européenne dans les achats de défense (maximum 35 % de composants de pays tiers). C'est le bon modèle, et le même principe doit s'appliquer au numérique et à l'alimentation. L'alliance atlantique, oui. La vassalité, non.

On ne peut pas dépendre de la Chine pour nos médicaments et nos panneaux solaires, de Taïwan pour nos puces, et des États-Unis pour nos données et nos armements. La souveraineté, c'est ne dépendre de personne pour l'essentiel.
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Stratégie industrielle d'ensemble : choisir, engager, protéger

Choisir 7 filières, ne pas tout promettre

Les filières spécifiques traitées dans les axes 1 à 4 (semi-conducteurs, médicaments, solaire, vélo, hydraulique, défense) appellent une stratégie politique d'ensemble. Le savoir industriel ne se reconstruit pas par décret : une fois les techniciens partis et les sous-traitants disparus, il faut deux générations pour reconstruire. La promesse honnête, c'est de concentrer les moyens sur 5 filières où la France a encore le savoir (nucléaire, aviation, défense, pharma, batteries) et 2 filières où on peut acquérir le savoir auprès de partenaires européens (hydrogène, semi-conducteurs intermédiaires). Tout reconquérir en même temps, c'est s'assurer de tout rater.

FilièreStatut françaisAction prioritaireÉchéance
NucléaireSavoir vieillissant, urgence transmissionTransmission inter-générationnelle massive5 ans
Aviation (Airbus, Safran, Dassault, Thales)Encore au sommet mondialProtéger, ne pas perdre les seniors10 ans
Défense (KNDS, Naval Group, MBDA)Tier 1 mondialSAFE + EDIP, sortir d'ITAR10 ans
Pharmacie (principes actifs)Savoir préservé, production délocaliséeRelocalisation industrielle5-10 ans
Batteries (Verkor, ACC, Envision)Reconstruction en coursSécuriser financement et débouchés5 ans
Hydrogène vertFilière à acquérir auprès de partenairesPlan d'investissement État10 ans
Semi-conducteurs intermédiaires (40-90 nm)Possible avec STMicro et Chips ActRenforcement écosystème grenoblois10 ans

Pourquoi le solaire (axe 1) et le vélo (axe 2) ne figurent pas dans les 7 filières prioritaires ? Parce qu'ils appellent un autre levier. Pour le solaire, la bataille industrielle est largement perdue (la Chine produit 90 % des panneaux mondiaux) : le levier est la défense commerciale (droits antidumping, préférence européenne dans les marchés publics), pas la reconstruction massive d'une filière. Pour le vélo, le levier est la commande publique conditionnée à l'origine. Choisir 7 filières, ce n'est pas oublier les autres : c'est concentrer la reconstruction industrielle là où elle est encore possible.

Filières perdues : ne pas mentir aux Français

Soyons clairs : certains savoir-faire sont partis et ne reviendront pas, même avec la meilleure volonté du monde. Le textile de masse a quasiment disparu (sauf le luxe). L'électronique grand public (Bull, Thomson) est terminée. Les machines-outils standard sont perdues au profit de l'Allemagne et du Japon. Les semi-conducteurs avancés (en dessous de 14 nm) sont dominés par Taïwan pour 30 ans. Les puces mémoire sont gagnées par la Corée et la Chine. Promettre de tout reconquérir, c'est mentir aux ouvriers. Choisir 7 filières, c'est gouverner.

Pilier 1 : Choisir et engager (politique)

Pilier 2 : Garder le savoir avant qu'il parte (humain)

C'est le sujet dont aucun rapport ne parle, et qui est pourtant le plus urgent. Quand un ingénieur ou un technicien senior part à la retraite sans avoir transmis son savoir tacite, ce savoir est perdu pour toujours. Aucun manuel ne le remplace. La fenêtre de transmission, c'est les 3 à 5 dernières années avant le départ.

Ces mesures s'inscrivent dans un horizon plus large. Le Shift Project (rapport L'emploi : moteur de la transformation, 2021) chiffre que 880 000 actifs sont à recruter et former d'ici 2030 dans les secteurs clés de la transformation économique (rénovation, ferroviaire, vélo, industrie lourde modernisée), dont 90 % de techniciens et ouvriers. Le solde net de cette transformation : +1,1 million d'emplois créés, 800 000 détruits, soit un gain net de 300 000 emplois. La bataille de la transmission et du retour des ingénieurs expatriés s'inscrit dans ce besoin de main-d'œuvre qualifiée massif.

Pilier 3 : Protéger le marché (économique)

Cette stratégie s'articule avec la fiche Enseignement supérieur (axe 6 : recentrage de l'apprentissage sur les vrais publics, économies de 5 à 7 Md€/an) et avec la fiche Fiscalité (axe 3 : recentrage du Crédit d'Impôt Recherche sur les PME, 2 à 3 Md€/an récupérés). Une partie de ces économies finance France 2040.

Bouclage budgétaire : où trouver l'argent

France 2040 = 50 milliards d'euros sur 15 ans, soit environ 3,3 milliards d'euros par an en moyenne. Les financements sont identifiés et combinables : redéploiement progressif de France 2030 (~3 milliards d'euros par an libérables), économies sur l'apprentissage mal ciblé (5 à 7 milliards d'euros par an récupérables, fléchage partiel), économies sur le Crédit d'Impôt Recherche recentré sur les petites et moyennes entreprises (2 à 3 milliards d'euros par an récupérables), et emprunt européen sur le modèle InvestEU pour le capital initial. Total : capacité de financement de 6 à 10 milliards d'euros par an, qui couvre largement les 3,3 milliards d'euros par an de France 2040 et les ~2 milliards d'euros par an de transmission inter-générationnelle et retour des expatriés. Le solde finance le bouclier énergétique (mécanisme financier via EDF, pas une dépense budgétaire directe).

On ne refait pas la France industrielle en cinq ans. On prend un engagement de quinze ans, sur sept filières, en gardant le savoir avant qu'il parte à la retraite. C'est moins vendeur qu'un slogan. C'est le seul plan honnête.