Le travail devrait permettre de vivre dignement, pas de survivre. On ne construit pas une vie sur des contrats de quelques jours. On ne mérite pas zéro année de retraite en bonne santé après 45 ans de chantier. Les solutions existent : l'Espagne a divisé sa précarité par deux en deux ans, la Californie a réduit le burn-out infirmier par la loi, la Suède a un système de retraites qui s'équilibre automatiquement.
En finir avec la précarité
Plus de 80 % des nouvelles embauches sont en CDD. 88 % de ces contrats durent moins d'un mois. 21,5 millions de CDD ont été signés en 2024. En CDD, il est impossible d'obtenir un crédit immobilier, de se projeter, de planifier sa vie. Les cotisations retraite s'accumulent par fragments. Le CDI recule depuis plusieurs trimestres.
Ce que l'Espagne a fait en 2022
En 2022, l'Espagne a réformé son marché du travail : les CDD ont été restreints à deux seuls motifs (remplacement d'un absent ou pic temporaire de production), le CDI de chantier a été supprimé, et un nouveau contrat dit "fixe discontinu" a été créé, donnant aux saisonniers la sécurité d'un CDI tout en maintenant la flexibilité pour l'employeur. Résultat : le taux de contrats temporaires est passé de 29,7 % à 15,9 % en deux ans. Le chômage est tombé sous les 3 millions, son niveau le plus bas depuis 2008.
Un effet pervers a toutefois été identifié en 2025 : les licenciements en période d'essai ont quadruplé, certains employeurs contournant la loi en embauchant en CDI puis en rompant rapidement. C'est pourquoi la mesure doit être accompagnée d'un renforcement du coût du licenciement abusif.
- Restreindre les CDD à deux seuls motifs : remplacement d'un salarié absent ou pic temporaire de production, sur le modèle espagnol
- Créer le CDI discontinu pour les activités saisonnières ou intermittentes : le salarié a la sécurité d'un CDI (accès au crédit, au logement, aux projets de vie), l'employeur garde la flexibilité
- Supprimer le CDI de chantier : un contrat présenté comme stable mais qui s'arrête à la fin d'un projet, sans prime de précarité ni droit au renouvellement
- Supprimer le barème Macron : le plafond légal fixé en 2017 sur les indemnités en cas de licenciement abusif, condamné par les instances européennes, qui n'a produit aucune hausse mesurable des embauches en CDI
- Renforcer le mécanisme qui taxe davantage les entreprises qui abusent des contrats courts (le système dit « bonus-malus » sur les cotisations chômage) : étendre à tous les secteurs et toutes les tailles d'entreprise, avec des écarts plus dissuasifs
- Instaurer l'égalité salariale entre intérimaires et salariés permanents après neuf mois dans la même entreprise, sur le modèle allemand
L'Espagne a divisé sa précarité par deux en deux ans. Pas avec des discours, avec une loi. On peut faire pareil.
Protéger ceux qui travaillent
2,5 millions de salariés sont en burn-out sévère (baromètre Empreinte Humaine / OpinionWay, 2022). Environ 1 700 cas d'affections psychiques liées au travail sont reconnus comme maladie professionnelle chaque année (Assurance Maladie, données 2022). Le seuil d'incapacité permanente requis pour cette reconnaissance est fixé à 25 %, ce qui est quasiment impossible à atteindre pour une maladie psychologique.
Tout existe déjà sur le papier. Le document unique d'évaluation des risques professionnels est obligatoire depuis 2001 : la plupart des petites et moyennes entreprises n'en ont pas. Le droit à la déconnexion existe depuis 2017 sans aucune sanction. L'inspection du travail a perdu environ un quart de ses effectifs depuis 2010. Le burn-out n'est pas une faiblesse personnelle. La recherche montre que les interventions sur l'organisation du travail (charge, effectifs, management) sont plus efficaces que les approches individuelles.
- Reconnaître le burn-out comme maladie professionnelle en abaissant le seuil d'incapacité permanente à un niveau réaliste
- Ajouter des sanctions au droit à la déconnexion : la loi de 2017 n'en prévoit aucune. Plusieurs pays européens ont commencé à légiférer, comme la Belgique en 2022, mais aucun n'a encore instauré de sanctions dissuasives. La France peut être pionnière
- Rendre le document unique d'évaluation des risques réellement contrôlé, avec sanctions effectives pour les entreprises qui ne l'ont pas, et l'étendre aux risques liés au travail lui-même : stress, surcharge, harcèlement (ce qu'on appelle les risques psychosociaux)
- Recruter massivement à l'inspection du travail pour revenir au minimum recommandé par l'Organisation internationale du travail
- Affecter l'excédent de la branche accidents du travail et maladies professionnelles (environ 1 à 2 milliards d'euros par an) vers la prévention plutôt que vers le budget général de la Sécurité sociale
Sécurité au travail : 764 morts en 2024
764 personnes sont mortes dans un accident du travail en 2024, un record (Assurance Maladie, rapport annuel 2025). 550 000 accidents au total, soit environ 2 morts par jour ouvré. La plupart n'aboutissent à aucune poursuite pénale.
- Créer un délit d'homicide au travail, sur le même modèle que la loi sur l'homicide routier adoptée en juillet 2025, et systématiser les poursuites pénales en cas d'accident mortel
- Publier le classement des entreprises par taux d'accidents pour rendre l'information accessible à tous
Par ailleurs, la suppression de l'exonération fiscale des heures supplémentaires, documentée comme inefficace, est traitée dans la fiche Fiscalité (axe 3).
2,5 millions de salariés en burn-out sévère. 1 700 reconnus en maladie professionnelle. 764 morts au travail en 2024, un record. Faites le calcul.
Une retraite digne
Ce que les chiffres disent vraiment
Les ressources du système de retraites représentent 13,9 % du PIB en 2024, projetées à 13,8 % en 2030 et 12,8 % en 2070. Le système ne dérape pas, il se stabilise puis diminue en part du PIB. Le solde de l'ensemble des régimes de retraite (base et complémentaires) est de -1,7 milliard d'euros en 2024, soit -0,1 % du PIB. Déficit modéré, conforme aux projections. À horizon 2030-2035, le déficit reste entre 0,2 et 0,8 % du PIB selon les scénarios (Conseil d'orientation des retraites, rapport annuel juin 2025). Le président du Conseil d'orientation des retraites l'a dit devant l'Assemblée nationale en 2023 : les dépenses de retraite ne dérapent pas. C'est un ajustement, pas une catastrophe.
La réforme de 2023, qui a reculé l'âge légal de départ à 64 ans, est structurellement injuste. Un cadre supérieur a une espérance de vie en bonne santé d'environ 68-70 ans, soit 4 à 6 ans de retraite en bonne santé à 64 ans. Un ouvrier du bâtiment a une espérance de vie en bonne santé d'environ 58-60 ans : zéro année de retraite en bonne santé à 64 ans. De plus, la réforme de 2017 avait supprimé quatre des dix critères de pénibilité, exactement ceux du bâtiment et de l'industrie (charges lourdes, postures contraignantes, vibrations, produits chimiques).
| Ouvrier du bâtiment | Cadre supérieur | |
|---|---|---|
| Espérance de vie en bonne santé | ~58-60 ans | ~68-70 ans |
| Retraite à 64 ans | 0 an en bonne santé | 4 à 6 ans en bonne santé |
Comment financer le retour à 62 ans
Le déficit est estimé entre 5 et 10 milliards d'euros par an à horizon 2030, et pourrait atteindre 15 à 20 milliards vers 2040-2045 si rien n'est fait (COR, Cour des comptes février 2025). Trois leviers complémentaires permettent de le combler sans augmenter l'âge de départ.
- Annuler la réforme de 2023 et revenir à 62 ans comme âge légal de départ
- Restaurer les quatre critères de pénibilité supprimés en 2017 pour que les métiers les plus usants ouvrent des droits au départ anticipé
- Instaurer une contribution de solidarité retraite de 2 % sur les revenus du capital (dividendes, plus-values boursières, revenus fonciers) : aujourd'hui seuls les salaires financent les retraites. Les revenus du capital en profitent sans y contribuer. Rendement estimé : 2 à 3 milliards d'euros par an
- Hausse ciblée des cotisations de 0,8 à 1,2 point partagée entre employeurs et salariés, soit environ 15 à 20 euros par mois par salarié pour 15 à 20 milliards de recettes supplémentaires
- Maintenir les seniors en emploi plus longtemps : 60,4 % des 55-64 ans travaillent en France contre 72 % dans les pays nordiques. Les entreprises poussent les salariés dehors à 55 ans et personne ne les réembauche. Formation continue obligatoire, droit facilité de réduire son temps de travail avant de partir à la retraite, interdiction réelle de la discrimination par l'âge : chaque point de taux d'emploi des seniors représente plusieurs centaines de millions de recettes supplémentaires
- Renforcer le bonus de pension (appelé « surcote ») pour ceux qui souhaitent rester en activité après 62 ans : passer de +5 % à +7 ou 8 % de pension par année supplémentaire. Ceux qui peuvent et veulent rester sont récompensés. Ceux qui sont usés partent à 62 ans : c'est leur droit
Cette contribution s'ajoute à la flat tax progressive sur les revenus du capital (voir fiche Fiscalité, axe 2).
Un ouvrier qui part à 64 ans a zéro année de retraite en bonne santé. Un cadre en a six. La réforme punit ceux qui ont le plus travaillé.